Afrique: Métier d’humoriste au Sénégal – Des marchands du rire dans tout leur éclat


Le métier d’humoriste ne cesse d’attirer des adeptes. C’est tout de même la preuve qu’on demande alors de rire. Du rire qui n’a de but que le plaisir, à celui qui forme l’imaginaire, en passant par l’autre qui se veut éveilleur de conscience, l’humour, sous ses trois principales formes actuelles au Sénégal.

Viral ! Le qualificatif peut, en cette période de désastre sanitaire, instinctivement renvoyer à l’idée de virus. À la transmission de cette dernière, plus précisément. Seulement, ne dit-on pas aussi du rire qu’il est contagieux ? Par le même principe alors, le rire peut être considéré comme ce virus qui se transmet, au même titre que celui responsable de la catastrophe sanitaire qui secoue le monde. Et, le moins qu’on puisse dire, c’est que faire circuler le virus de la bonne humeur est devenu l’un des métiers les plus courus actuellement. À chaque époque, son type d’humour, et dernièrement, plus besoin d’une salle de spectacle pour les comédiens. Ces derniers ont, en effet, dématérialisé le lieu d’exercice de leur métier : des planchers des théâtres en effet, on est passé aux plateformes digitales telles que Youtube, Face, Instagram. Les «spectateurs», de leur part, ne cessent d’augmenter.

Jaw Ketchup fait sans doute partie de ceux-là qui capitalisent le plus grand nombre «d’entrées», pour ne pas dire de «vues». Encore qu’à la différence des salles, les pages permettent aux spectateurs de commenter, de donner leur avis. Somme toute, d’interagir avec le faiseur d’humour. Pour des nombres de visite à trois chiffres, celui qui se surnomme «voix du peuple», reçoit au moins une centaine de réactions. Ses parodies, en plus de faire rire, prennent ainsi l’allure de spectacles vivants. Sans doute, cet intérêt manifeste qu’on voue aux humoristes du genre de Jaw, Doudou, incite-t-il plus d’un à s’appeler «comédien» Ainsi, les pages se multiplient-elles sauvagement dans le fertile terreau des plateformes numériques. Et peu importe pour ces nouveaux marchands de rire: l’essentiel est de se faire une place sous un soleil dont l’éclat est continuellement terni par mille et une convoitises.

Artiste, pas clown

«Je me suis imposé une certaine déontologie». Déontologie, l’usage du mot dans le domaine du rire peut sembler étrange. Mais, pour Mame Balla Mbow, rien de plus important. Ce dernier, qui se dit volontiers «artiste réaliste», soutient que l’humoriste n’est pas un clown. Il poursuit en annonçant que sa «déontologie artistique» lui interdit de verser dans la vulgarité et le dénigrement. Comment d’ailleurs suivre cette pente, lorsque notre premier «follower» n’est personne d’autre que Papa ? Avec lui, c’est du rire certes, mais pas que : par la subtilité de l’art de la transmission du virus du rire, l’artiste glisse entre deux blagues un message à l’endroit de son auditoire.

Autant dire qu’il allie l’utile à l’agréable. Ou qu’il s’inscrit dans la lignée de celui-là qui assignait au théâtre le rôle de châtier les mœurs par le rire, bien que n’étant pas dans le genre théâtral à proprement parler. «Je ne veux pas qu’on s’arrête au rire», dira-t-il. Affirmation qui rejoint son qualificatif de réaliste, parce qu’en fin de compte, chez M. Mbow, le rire n’a pas qu’une fonction de divertissement. Au-delà, il y a la fonction sociale d’éveil des consciences. Faire rire est une chose, enseigner en faisant rire en est une autre… plus subtile.

Tout le monde n’est pas Shéhérazade

Plus subtile encore, est la différence entre «mayé» et «léeb». Dans le seul mot de «léeb» qui signifie «conte», la tendance est de mettre tout discours qui provoque du rire. Or, aussi bien pour l’imam dans son prêche que le Président dans son discours, le conte peut intervenir comme genre illustratif. Tel est l’éclaircissement donné par le professeur Massamba Gueye, qui ne manque pas de préciser combien faire cette différentiation est important. Ce, pour éviter le mélange de genres qui proclame conteur tout provocateur de rire. De l’avis du professeur, le métier du rire, tel que présenté ci-dessus, est du «mayé». Une manière de passer du bon temps, de rire juste pour le plaisir de s’esclaffer.

Du «Just for laughs», pour reprendre le titre d’une émission de télévision canadienne spécialisée dans le rire. Les contes peuvent, à n’en point douter, faire rire et égayer. Ceux-là qui en maîtrisent l’art, usant de calebasse, de chants et gestuelles qui rythment la narration en sont une parfaite illustration. Mais, ainsi que affirmé par le professeur Massamba, conter, c’est forger l’imaginaire de celui qui assiste à la séance. C’est aussi et surtout, l’aider à réussir son saut dans le monde qui l’entoure: à faire monde, en un mot. Ce n’est donc pas étonnant, de voire des contes qui se déroulent sur mille et une nuits. Parce qu’au fond, la construction d’un homme, d’un imaginaire, ne saurait sérieusement se faire sous la seule base d’un rire passager.



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